Des Antilles à La Réunion, en passant par l’Afrique, les francophones du monde enrichissent le langage de l’érotisme. Un dictionnaire récemment publié montre la diversité et l’inventivité d’une langue, une et plurielle.
"Le jeune homme à l’allure de baiseur se branle. La vendeuse en est toute chaude. Elle lui refuse le suçon qu’il demande." Pas de panique chez les censeurs : la phrase qui précède peut être mise sous les yeux des enfants. Elle signifie : "Le jeune homme, d’apparence malhonnête, est énervé. La vendeuse est en colère. Elle refuse de lui vendre la sucrerie qu’il demande." Par contre, nous ne traduirons pas cette autre sentence, sous peine d’être poursuivi pour atteinte aux bonnes mœurs : "La toutou a une bonne table et tient le bic. L’idéal pour enfourner le pain. L’ambassadeur s’en réjouit déjà."
La langue française, parlée dans plus de 50 pays, réserve décidément bien des surprises. Un professeur belge, Georges Lebouc, s’est attelé à recenser les termes utilisés pour désigner la "chose", le sexe. Résultat : un Dictionnaire érotique de la francophonie*, riche de 750 expressions, et même pas complet puisque le Maghreb, par exemple, n'y figure pas.
Gare aux faux-amis
Ce livre peut être lu au moins de trois manières. Amusée, d’abord. Beaucoup d’expressions citées font rire ou sourire. Les Antillaises appellent leur partenaire mon "sucré saucé dans miel" (bonjour les calories…). Les Congolais désignent par "fiançailles académiques" les relations éphémères entre étudiants sur les campus. Et quand des Tchadiens parlent de "faire la messe de minuit", l’activité en question n’est pas très catholique. Par contre, aux Antilles, l’expression "maman cochon" n’a rien d’osé : elle désigne une urne. Autant savoir ! Plus intrigant : "Les Camerounais aiment bien les 'noires non nègres', explique Georges Lebouc ; c’est-à-dire les jeunes filles qui vivent à l’occidentale". Et au Congo, une "blonde" est une belle jeune femme noire. Notons enfin le réalisme des Antillais, qui affirment que "avant ou maié cé chè doudou, après maié cé si moins té savé" (Avant de te marier c’est "chérie", après c’est "si j’avais su").
Autre grille de lecture : utilitariste. Car le langage érotique est peuplé de faux amis. Si vous voyagez dans un autre pays francophone, "vous vous imaginerez qu’on vous comprendra aisément et que vous comprendrez facilement les indigènes. Erreur profonde", avertit l’auteur. Autant, alors, éviter les impairs, comme demander à un Congolais comment se porte son "ambassadeur". Il risque de se demander pourquoi vous vous intéressez à son sexe. De même, Mesdames les touristes, en Côte d’Ivoire, lorsqu'un autochtone vous demandera si vous vivez du café et du cacao, il ne s’intéressera pas à vos plantations, mais désignera ainsi vos… fesses, qu’il aimera amples et rebondies, comme ces deux sources de revenus pour le pays.
La langue, métissée
Enfin, puisque cet article doit quand même avoir l’air sérieux, précisons que ce livre permet aussi une formidable réflexion sur la richesse et l’évolution d’une langue. Le français de France, déjà très riche en expressions diverses, "n’a pas suffi aux peuples qui ont l’adopté comme langue véhiculaire, écrit l'auteur. Le vaste domaine de la Francophonie, qui s’étend pratiquement sur les cinq continents, a jugé que la langue française était insuffisante pour désigner les choses de l’amour".L’inventivité a fait le reste.
Nombre d’expressions originales découlent ainsi de réalités locales et de métissage avec d’autres langues. Le terme "toutou", utilisé en Côte d’Ivoire pour désigner une prostituée, date de l’époque où celles qui vendaient leurs charmes étaient ghanéennes et demandaient, pour une passe, "two shillings, two pences". Au Rwanda, il fut un temps où toyota désignait un décolleté plongeant dévoilant de façon vulgaire la forme des seins. Allusion, selon l’auteur, "au clinquant et au mauvais goût" des premiers modèles de la marque.
D’autres expressions proviennent de mythes ou de prétentions : ainsi, constate Georges Lebouc, les allusions aux aphrodisiaques sont généralement empruntées au langage automobile, comme "chargeur de batterie" (Côte d’Ivoire)… Les termes militaires sont aussi sollicités, comme "bazooka", au Sénégal ; "torpiller", au Gabon ; ou tirer, un peu partout. Faut-il traduire ? Petite inquiétude toutefois : plane parfois dans ce langage de l’érotisme comme un parfum de racisme. À Brazzaville, les prostituées sont appelées "ATZ", pour assistance technique zaïroise ; et au Kenya, "Katangaises". À l’inverse, au Congo, on les qualifie de "Londoniennes".
Georges Lebouc est philologue, expert en langues, donc. Langues, comme langage, bien sûr. Un expert, sérieux, comme il se doit. Il n’a cependant pas hésité à aborder un thème qui, affirme-t-il, "répugne aux philologues qui imagineraient déchoir en traitant de l’amour, de ses usages et de ses réalités". Alors que "tout le monde ne pense qu’à ça…"
* Éditions Racine, Bruxelles, 2008